The Most Dangerous Game

Quel est le point commun entre tous les bouquins sur cette photo ?

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A écouter durant la lecture de l’article:

J’en ai payé aucun.

Oui, et c’est même pas parce qu’on me les a offert, mais parce que je suis allé dans un magasin, que je les ai mis dans mon sac et suis sorti avec.

Je ne sais pas si ça fait de moi quelqu’un de mauvais. A vrai dire, je ne me pose pas trop la question.

Pas parce que je suis bête, mais parce que les portes que m’ouvre la lecture des livres que je vole et lis sont bien plus grandes et bien plus importantes que celles d’une considération manichéenne.

Attention, je n’ai pas dit que ce que je fais est bien, mais moi, ça me plait, et je pense que ça participe à définir mon arc narratif en tant que personnage.

Tout a commencé il y a quelques années…

C’était durant cette fameuse période où j’étais tout petit et parlais à peine le français. Mon papa et ma maman m’ont ramené un livre tout blanc avec des images dedans, c’était Tintin au Tibet. J’ai adoré le lire, et je l’ai même lu plein de fois. Une fois ce livre fini, bah ils m’en ont ramené d’autres.

Mes parents n’étaient pas de grands lecteurs, ils le sont peut être un peu plus maintenant, et pour ce qui concerne les bouquins, j’ai été assez autodidacte.

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Le fait de l’être m’a poussé, vers 1997 au grand banditisme.

Au CDI de mon école, ils recevaient le Time Magazine, et ils avaient reçu cette année là un numéro spécial sur les 100 personnes les plus importantes pour l’art depuis je ne sais quand. Je l’ai pris pour voir si Spielberg était dedans, et en le feuilletant, j’ai vu une photo en noir et blanc d’un type bizarre qui portait un chapeau. C’était Franz Kafka, dans ma tête, ça sonnait « Fritz the Cat ». Et plus cool encore, il avait écrit un bouquin sur un type qui se transforme en cafard géant. Un CAFARD GEANT BORDEL !!! A 13 ans, j’étais déjà comme maintenant, j’aimais les insectes géants fictifs, la bagarre et les rayons lasers. Du coup, je suis allé voir s’ils avaient ce bouquin au CDI, « La Métamorphose » que ça s’appelait.

Je le trouve.

Je le prends dans mes mains.

Je m’apprête à aller l’emprunter.

Mais je vois la queue super longue (pas de blagues) pour l’emprunt de bouquins.

Je regarde au dos du livre, je vois qu’il n’a pas été emprunté depuis 1991 et décide de le voler, de le faire revivre.
Je l’ai lu 4 fois en quelques mois ce livre, et je l’ai lu plusieurs fois encore après. Je ne m’attendais pas à ça, mais l’œuvre m’a touchée quand même, c’était bien, c’était fou. Et voir ce livre, sa couverture rouge, ses cotations sur la tranche, ça me rappelait le jour où je l’avais volé.

J’ai refait ça plein de fois du coup : Jules Vernes, Dostoïevski, Huxley, Hemingway, Maupassant, etc.

Aussitôt que je les voyais, estimait que la date du dernier emprunt était trop lointaine, je les empruntais à ma manière.

Cher lecteur, je ne suis pas en train de me défendre de quoi que ce soit, je n’attends pas de jugement de ta part, et si j’ai l’air d’embellir cette histoire, c’est tout simplement parce que c’est mon histoire, et que pour moi, c’est une des meilleures du monde. C’est épique mais dans le quotidien.
C’est romantique, suicidaire, complètement barré, mais ça fait partie de moi, de mes souvenirs, de mes pensées.

J’ai changé d’école au lycée, et dans celle ci, on avait un CDI moins bien fourni.

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Je suis allé à la FNAC.

Mon papa avait son travail à côté de celle des Ternes. Il travaillait avec son meilleur copain qui était le papa de mon meilleur copain. Pour conserver son anonymat, on appellera mon meilleur copain Leonardo.

On trainait pas mal là bas à leur boulot, et on trainait pas mal à la Fnac aussi.

Un jour où j’allais acheter un livre, je passe en caisse et la nana sort le sac, met le livre dedans, et on se rend compte elle et moi qu’en fait, j’avais pas assez d’argent pour le payer. Je lui redonne le livre, mais le sac m’était resté dans les mains.

Et là, idée de génie : Je prends le sac, remonte au rayon, mets le livre dedans et ressors avec. Après tout, c’est un sac du magasin !

J’en parle à Leonardo, un jour où on glandait au travail de nos papas, et on décide de le faire. On prend un sac FNAC, on y met une ou deux conneries, pour que les vigils nous voient rentrer avec, on monte au rayon des BD et livres, on les ramène au rayon enfants où il n y a pas de caméra, et pendant que mon acolyte monte la garde, je met la came dans le sac et on sort avec par une sortie différente de celle où on est entrés.

Facile.

On le refait quelques jours après.

Très vite, on se voit plus souvent pour pouvoir faire ça.

Ca nous fait plein de bouquins, et surtout, la montée d’adrénaline est juste fabuleuse.

Je me souviens quand on en a parlé à mon frère et sa bande de potes. Ils nous avaient tous passé commande, on avait fait les frimeurs, genre ils attendent devant et on ressort avec exactement ce qu’ils ont demandé, bouquins sur le rock psyché, comics en VF, mangas etc.

Je tiens à préciser que c’est moi qui volait, mon acolyte était mes yeux et mes oreilles.

C’était parfait.

Jusqu’au jour où je l’ai fait seul, alors qu’on avait failli se faire griller la veille.

Je termine au commissariat du 17ème arrondissement, menotté à un banc à côté d’un gitan et d’un type qui était là parce qu’il avait sifflé une femme flic.

La FNAC a retiré sa plainte.

Je suis sorti au bout de 6 heures.

J’ai raccroché.

Ca devait être en 2002.

J’avais foutu ma carrière de criminel dans un placard fermé à clé, laissant juste parfois s’échapper de bons souvenirs, lorsque je relisais un livre avec la cotation du C.D.I sur la tranche ou que je me faisais un des volumes de l’intégrale d’Akira…

J’ai replongé en 2009.

J’étais prof d’anglais en entreprises à l’époque. Ceux à qui je devais donner cours ce Mercredi là m’ont planté à la dernière minute, c’était près d’Opéra.

Je décide de me balader dans les librairies anglophones du coin.

J’entre dans une d’elles, vous la connaissez peut être.

Je regarde les livres qui sont sur les étagères, y en a des biens.

Mais ils sont importés et super chers.

Je tombe sur le bouquin de Princess Bride, il est beau, l’impression est belle. Je regarde le prix, tâte l’absence d’argent dans mes poches, regarde autour de moi et me dis que c’est complètement faisable et décide de le voler.

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Alors qu’il est encore dans ma main, je me dis que puisque j’ai un budget illimité, je vais en prendre d’autres.

Je me balade donc dans la boutique blindée de monde, mon casque crachant du Neil Young dans mes oreilles, avec en main plusieurs bouquins : No Country for Old Men de McCarthy, Down & Out in Paris & London d’Orwell, Factotum et Pulp de Bukowski (que j’avais déjà lu, mais pas en anglais) et Trainspotting d’irvine Welsh.

Je cherche les recoins pas trop fréquentés, le tout est de trouver le lieu, la seconde, et hop, je glisse tout ça dans mon sac ouvert au préalable.

Parfait.

Je sors.

A la cool.

Je me retourne vers la boutique et continue de marcher vers le métro.

Je feuillette les bouquins dans les transports, lisant une ligne de ci de là.

Ils ont l’air bien, MES livres.

Vraiment.

On m’a demandé beaucoup de fois comment j’ai su qu’il n y avait pas de caméra, que les portiques ne sonneraient pas etc.

Je réponds que je n’en savais rien, que la seule fois qui est VRAIMENT dangereuse, c’est la première fois, mais qu’ensuite, on connaît l’environnement et on est à même d’évaluer le risque.

J’en parle à mon pote Leonardo, vous vous souvenez, celui qui m’aidait à l’époque.

Ensemble, on le refait.

Au bout de quelques fois, j’en parle à mon frère et deux autres amis, ici, on les appellera Michelangelo, Donatello et Raphael.

A nous 5, on était les Tortues Ninja du vol de bouquins.

Je suis Maître Splinter, évidemment.

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Chaque week end, on avait notre programme :

– On se retrouve à Opéra
– On va au Starbucks et on choppe un truc à boire
– On marche avec nos boissons jusqu’à la librairie
– Mes acolytes me disent ce qu’ils veulent
– Ils surveillent mes arrières pendant que je choppe les trucs
– On sort
– On va au Jardin des Tuileries pour se poser et redistribuer les biens
– On va se boire des pintes
– On rentre chez nous.

C’est fou comme cet acte intime au départ avait pris de l’ampleur, sans pour autant m’éloigner de mon but de départ, lire et faire lire. Puis en plus de ça, ça nous fait des moments géniaux et des putains de souvenirs.

Puis Leonardo est parti au Canada.

On a continué quelques temps, mais c’est devenu de moins en moins régulier, j’y suis retourné souvent, mais pas forcément avec les même, volant et offrant à tout va (Ouais, je sais, ça fait Stand By Me, mais aucun d’entre nous est devenu Sénateur)

En allant chez les gens, je ne ramenais pas des fleurs ou du chocolat, mais je leur offrais des bouquins.

C’est marrant comme là, tout de suite, vous devez vous dire que le début de cet article était plus touchant que ce que j’écris maintenant, mais je peux vous dire que je ne regrette rien, que je continue parfois, qu’une fois, j’avais même volé des saucisses, du bacon et du Dr. Pepper pour des amis chez qui j’allais et qu’on avait super bien bouffé et bien rigolé.

Ca me fait des histoires à raconter.

D’ailleurs, j’ai plein d’anecdotes de vol, et je pense que j’en posterai une ou deux ici, mais la meilleure des anecdotes, la meilleure des histoires, c’est celle ci :

J’avais toujours voulu écrire un scénar en mode comédie romantique où un type volerait des livres pour gagner le cœur de celle qu’il aime.

Aujourd’hui, le rédacteur en chef du blog où j’écris, celui que vous lisez à l’instant m’a demandé de lui écrire un article.

J’hésitais sur plusieurs sujets : La dictature du clitoris, la fois où j’ai niqué grâce à Batman, la dernière BD que j’ai lue etc.

Et là, mon amoureuse m’a dit qu’on allait aller voir l’expo de Frida à l’Orangerie, près de Concorde.

Je lui ai dit que je prenais mon sac à vol, que je lui prendrais des livres et m’en prendrais aussi.

Le musée était trop plein, on a pris un verre et on est allé prendre des livres.

Je l’ai fait cette fois pour me remettre dans le bain, pour écrire cet article à chaud encore, faire revenir ces souvenirs et j’ai trouvé ça vraiment bien, j’ai passé une après midi géniale avec une fille que j’aime, qui ne m’a pas jugé et m’a souri quand je lui ai pris son livre. Elle était un peu gênée, mais admirative.

Et rien que pour ça, rien que pour la faire sourire, pour me faire sourire, pour vous faire sourire, pour vous raconter, pour vous faire me lire, je volerai encore et encore, parce que finalement, comme le disait mon pote McCartney à la fin d’Abbey Road:

« The Love You Take Is Equal to the Love You Make »

Je prends cet amour, et par ce que je vous offre ou vous dit, je le redistribue à ma manière.

Je vous aime, et j’existe pour vous en faisant quelque chose pour moi :

Lire, m’instruire, voler, écrire.

Poutous.

P.S. L’image qui suit est un dessin fait par un ami et un mentor et m’illustre durant l’acte:

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