Echoes

Ca vous est déjà arrivé d’associer une chanson avec un moment de votre vie, ou avec un livre que vous lisiez au moment où vous écoutiez une chanson précise. Je fais une phrase affirmative, parce que si ce n’est pas le cas, alors vous n’êtes pas humain.

En général, quand ça m’arrive, c’est hyper personnel, mais je n’avais encore jamais été témoin de ce sentiment chez quelqu’un d’autre que moi, de sentir presque physiquement les portes que peuvent ouvrir quelques notes dans l’inconscient d’autrui.

Ca m’est arrivé il y a quelques jours.

J’étais dans la voiture de mes parents, on rentrait d’Angleterre avec mon père et ma mère, il était très tard la nuit, on était allés voir mon frère. J’étais assis à côté de mon papa et on enchainait les kilomètres et les musiques que je passais au travers de mon téléphone.

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Alors qu’aucun de nous n’avait parlé depuis quelques dizaines de minutes, j’ai mis Echoes de Pink Floyd.

Dès les premières notes, mon père s’est retourné vers moi et m’a dit :

« Tu sais, je regrette de ne pas avoir réellement vécu mes années entre mes 18 ans et mes 21 ans »

Il me l’a dit doucement, en arménien.

Mon père est quelqu’un de complexe. C’est comme tout le monde, il est né, et est devenu plus tard une somme d’expériences heureuses et malheureuses, de complexes, de pensées, d’émotions contradictoires et de réflexion. C’est bizarre de le disséquer comme ça, parce qu’en l ‘écrivant ici, de cette manière, je sais exactement de quoi je parle, j’associe chacun de ces mots à la personne qu’il est, mais vous, vous imaginez peut être quelqu’un d’autre, peut être même votre propre père. C’est bien comme ça.

Après qu’il m’ait dit ces mots, je lui ai demandé pourquoi il disait ça.

Mon père est d’origine arménienne, mais suite au génocide arménien, ses aînés sont allés vivre en Irak. Il a grandi là bas, avec une famille assez ancrée dans la tradition. Très chrétiens, très communautaires, sa famille l’a vu quitter le domicile familial en 1973 où il est parti vivre à Kent, en Angleterre.

Il m’a répondu que c’était parce que durant ces années, il ne s’est pas intégré à la jeunesse locale. Il m’a dit que certes, la ville était morte, mais qu’il était trop préoccupé par la distance qui le séparait de sa famille, par le fait que les amis qu’il choisissaient étaient eux même dans son cas, et que pour la première fois, il expérimentait un échec scolaire.

C’est bizarre de l’entendre dire tout ça, parce qu’aujourd’hui, mon père est le contraire de tout ça. Il a changé. Il a changé une fois qu’il est parti vivre à Londres, 3 ans après tout ça.

Mais ce qui m’a le plus touché, c’est d’entendre mon père dire que finalement, ce qu’il aurait voulu à ce moment, c’est être comme moi et mon frère.

Il aurait aimé, pendant ces années là, avoir voyagé un peu, vu plus de monde, lu plus de livres, vu plus de films. Il aurait aimé avoir eu ce que mon frère et moi avons pris pour des acquis du quotidien parce qu’il nous en a donné la chance.

On a parlé longtemps. Je lui ai demandé quand il a commencé à arrêter de croire en Dieu, je lui ai posé des questions sur Londres aussi, sur la nouvelle vie qui s’est ouverte à lui, sur tout, sur rien, sur lui.

Je me souviens que j’avais écrit à ce moment dans mon bloc notes que j’écrirais un article là dessus, et je pense sincèrement que ce que vous lisez actuellement ne rend pas justice à cette conversation, à ce torrent d’émotions et de ressentis divers qui m’ont traversé la colonne vertébrale à ce moment.

Je me suis senti comme le gosse que j’avais vu dans le métro une fois. Il était assis à côté de son père, qui assis se tenait la tête. Le gamin d’à peine 4 ans lui a mis la main sur l’épaule et lui a demandé « Papa, ça va ? »
C’est encore à ce jour une des images les plus belles qu’il m’ait été donné de voir, cette sincérité, ce poids inconscient de la question d’un enfant, le regard de son père.

Il faut que vous sachiez que cet article n’est pas une apologie de mon père. Je l’aime, de tout mon cœur, mais parfois, on se bat, avec des mots, avec les mains. J’ai toujours tellement de choses à régler avec lui, tellement de choses à lui reprocher, tellement de choses à lui prouver, tellement de choses à apprendre de lui ou à lui apprendre.

Notre relation s’est vraiment définie quand on a commencé à regarder des films ensemble, à en parler, quand j’ai commencé à lui faire découvrir les livres que je lisais, ou quand lui même a commencé à m’en faire découvrir.

J’ai raté une partie de ma scolarité, j’ai saisi quelques occasions et en ai laissé passer d’autres, j’ai rendu parfois mon père fier, et parfois je l’ai fait me traiter de raté.

Et ça continue encore.

La plus vieille relation de l’univers, celle qu’un enfant a avec un parent.

Mais aujourd’hui, je sais que cet homme que je mets souvent si haut et parfois si bas aurait voulu être moi.

Ce lien est le plus fort qui existe.

Mon père s’est donné naissance a lui même, et ces trois années là qu’il pense avoir perdu, sont à mon avis les plus importantes de sa vie, celles qui ont définit ce qu’il a décidé d’être et ce qu’il a décidé de ne pas être.

Mais pour moi, ce seront à jamais les années que recherche mon père dans sa vie de tous les jours.

Ces années qu’il a perdu, je crois qu’il essaie de les retrouver tous les jours par son adolescence éternelle, son émerveillement, par ses caprices et ses envies, et il réussit.

Cette conversation est une des plus importantes que j’ai eues, parce que celle ci confirme ce que j’ai toujours deviné, que quelque part, je veux devenir lui, et qu’il veut devenir moi.

Je me sens comme Superman, en fait. Pas parce que je sais voler (enfin si, voler des livres), pas parce que je sais tirer des rayons lasers par mes yeux, ou congeler des trucs avec mon souffle, mais parce que je ressens plus que jamais les mots prononcés par Jor-El dans le film de Donner :

« Tu voyageras très loin, mon petit Kal-El. Mais nous serons toujours avec toi. Au moment où nous ferons face à la mort, la richesse de nos deux existences t’appartiendra. Tout ce que j’ai, tout ce que j’ai appris dans la vie, tout ce que je ressens, tout cela et plus encore, je… je te le lègue, mon fils. Tu me porteras à l’intérieur de toi, tout au long de ta vie. Tu prendras ma force et la feras tienne. Tu verras ma vie dans tes yeux comme je verrai la tienne dans les miens. Alors le Fils deviendra le Père et le Père deviendra… le Fils. C’est tout ce que… tout ce que je te donne… Kal-El.”

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Et pour tout ça, je remercie mon père.

Pour tout ça, je me remettrai toujours en question et le remettrai toujours en question.

Pour tout ça, je le rendrai fier sans pour autant rester dans son ombre.

Pour tout ça, je l’aime de tout mon coeur et de tout mon cerveau.

Voilà.