Strange Face of Love

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Strange Face of Love. Quand j’étais gosse, j’me souviens, l’insulte suprême durant mon année de 6ème était « Ta mère travaille à Place Pigalle ». Je me souviens, j’avais demandé une fois à un redoublant qui s’appelait Cyril « C’est quoi Place Pigalle ? », il m’avait répondu que c’est là où y avait les putes. Je travaille à Pigalle maintenant, depuis presque deux ans, et à moins que vous me payiez pour que je vous mette ma bite dans le cul, dans la bouche ou dans la chatte, je ne suis pas une pute.

Je suis vendeur dans un sexshop en fait.

Genre vous voyez ce moment dans le film Dumb & Dumber où un des protagonistes vend sa perruche morte à un petit enfant aveugle ? Et bien moi, j’ai déjà vendu des sextoys à un aveugle.

Tout a commencé comme n’importe quel boulot alimentaire, je marchais dans la rue, j’avais lâché mon dernier taf et j’avais pas de thunes, et là, à Pigalle, pas loin de chez moi, je vois qu’ils cherchent du monde au Sexodrome (Pour les profanes, c’est le plus grand sexshop d’Europe). Je rentre, je vois que c’est plutôt clean, et là, je m’adresse à une vendeuse à propos de l’annonce. Elle m’interroge un peu, et me dit de revenir déposer un CV au plus vite.

2 jours après, je postulais, et 1 semaine après, un homme nommé Karamba m’appelait pour me dire de passer à la boutique le lendemain pour un entretien.

Je vais donc à l’entretien, qui était en fait une journée d’essai.

Cool.

A la fin de la journée, je deviens officiellement vendeur de godes et signe mon contrat quelques jours après.

C’est marrant comme statut ça, vendeur de godes.

sex shop

Après mon premier soir de boulot, où j’ai fini à minuit, je suis allé rejoindre des amis à moi qui faisaient la fête chez mon copain Gary. Mon copain Gary, c’est un hipster qui ressemble un peu à Fievel, mais je l’aime d’un amour viril. Bref, je vais chez lui donc, méga teuf et tout, gens à moitié ou complètement bourrés, et je suis accueilli par la voix de mon ami qui me présente à tout le monde comme « Eh, c’est Sipan, mon super pote, il travaille au Sexodrome! »

Et la légende était en marche.

Pendant toute la soirée, les gens sont venus me parler, des filles surtout, m’énumérant les sextoys qu’elles ont, me confiant si elles sont clitoridiennes, vaginales, anales ou les 3, me demandant ce que j’ai appris dans la journée, me conseillant, me parlant de leurs expériences de consommatrices etc.

Faut savoir que j’adore parler de cul, j’aime vraiment ça. Au delà de l’acte, le sexe, le comportement sexuel, le mécanisme du plaisir etc., et là, bosser dans cet endroit est devenu pour moi un lieu d’observation et de méditation sur ce sujet, entre autres.Surtout quand j’ai été transféré du Sexodrome à la boutique d’en face qui leur appartient et qui est ce qu’on appelle un « Love Shop », c’est à dire un sexshop qui propose des produits plus luxueux et qui surtout s’adresse essentiellement à une clientèle de femmes ou de couples. La raison est que dans cette boutique là, moins de rush, plus de temps pour s’occuper de chaque client de manière plus poussée, et surtout, plus de liberté dans la vente comme dans l’attitude. Ah, et très important, je mets la musique que je veux!

La question qu’on me pose souvent, c’est si j’ai des anecdotes marrantes, évidemment. Et j’en ai, j’en ai plein, des marrantes, des flippantes, des tristes, des absurdes, des burlesques, des ridicules, des touchantes. Et chaque fois que je réponds oui aux gens, j’ai l’impression de me trahir. J’aime dire ces anecdotes, mais j’aime les dire par moi même, parce que je les ai vécues, ou vues, mais le dire à quelqu’un qui veut juste satisfaire sa curiosité me donne l’impression de trahir l’intimité de tout ce petit univers que je sers.

Intimité, le mot est lâché.

Une des premières raisons pour lesquelles j’aime ce job, c’est pas juste pour pouvoir raconter que j’ai vendu des bougies de massages à deux jeunes lesbiennes sourdes, ou vendu 600 euros de sextoys au pire réalisateur français qui s’est avéré d’ailleurs être un mec super sympa, ou fait essayer une robe à un jeune garçon qui est entré en treillis militaire et avait dans son sac à dos sa perruque, ses bas, ses chaussures à talons et sa lingerie, de manière détachée à des gens qui n’ont pas vécu ces moments. Nan, la raison pour laquelle j’aime ce taf, c’est parce que je le fais tout ça, je communique avec les gens qui me confient leur intimité, je les renseigne, les aide sans les juger.

L’anecdote que j’aime le plus raconter, c’est celle d’un couple d’à peu près 35 ans qui est rentré dans la boutique un soir et a commencé à fureter de manière assez gênée dans la boutique avant que j’aille leur demander si je pouvais les renseigner. La première fois, ils m’ont répondu que non, puis deux minutes après, ils sont revenus vers moi et m’ont avoué que la femme venait d’avoir deux grossesses quasi d’affilée, que leur vie sexuelle était morte et qu’ils voulaient quelques petits trucs, pas forcément des sextoys, pour raviver cette flamme là. Et je peux vous dire que les voir repartir avec le sourire m’a fait sourire aussi, m’a touché. A ce moment, je me suis senti à ma place, j’ai senti mon utilité, je ne dirai pas que j’ai sauvé leur couple, mais que j’espère avoir fait en sorte de leur faciliter la tâche.

En ce qui concerne le boulot en soi, ce que j’aime aussi, c’est le fait que je m’entends hyper bien avec certains collègues, et que tant qu’à passer 8h00 dans une boutique, autant que ce soit avec quelqu’un qu’on aime bien. D’ailleurs, une de mes meilleures rencontres de ces dernières années est celle avec Stéphane, mon super copain avec qui on a passé des heures à parler de cul, de godes, de musique, de cinéma, de nos vies, à chanter en choeur avec la zique qui passe à la boutique en utilisant les sextoys comme des micros. Stéphane, c’est mon super copain.

D’ailleurs, je me rends compte qu’avec ce taf, je suis devenu un vrai geek des sextoys, dès qu’on en a un bien, je suis fasciné par le modèle, par la fabrication, par le design, etc. Récemment, j’avais été complètement sous le charme d’une gamme de sextoys inspirés d’Alice au Pays des Merveilles que je voulais limite acheter pour décorer ma maison. La phrase qui revient le plus, c’est « putain, elles ont du bol, ces connes, comment j’kifferais avoir un clito! ».

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L’autre truc, c’est que je suis bon dans mon boulot. Voire très bon. Démonstration en vidéo (comme les présentateurs TV, je porte une chemise, mais en dessous, je suis en calbard):

Ouais, reprenons donc, j’aime le taf, l’ambiance, les clients, ce que je vends et l’intimité et l’humanité que peut offrir ce boulot. D’ailleurs, j’en parle souvent à mes élèves du fameux « sexshop où je bosse et où j’ai 30% au cas où ils ont besoin d’accessoires pour leurs films ».

Mais LA raison, celle qui pour moi emporte tout est le quartier.

Toi, le pauvre grateux hippie de merde qui va acheter ses cordes le Dimanche après midi à Pigalle et qui va soutenir à qui veut l’entendre que le quartier s’est amélioré, ou toi encore, la pauvre cagole qui se prend pour une hipster en allant danser Chez Moune et qui me dira pareil, c’est l’heure d’aller dormir.

Pigalle est le pire quartier de merde de tout Paris, je n’exagère pas, pas du tout.

Combien de fois je suis allé fumer ma clope devant le magasin et ait assisté à des bastons de travelos qui ressemblent à Pat Hibulaire dans Mickey, mais qui tapent aussi fort que Popeye bourré, combien de fois j’ai vu des sirènes, des flics, des mecs qui dealent, agressent, alpaguent en toute impunité… Une fois, y avait même un clochard qui chiait DEVANT LA BOUTIQUE, SUR LE TROTTOIR, EN JOURNEE, truc de fou. Une autre fois, en fermant, y avait un type qui se branlait dans la rue assis par terre, et un passant lui a jeté une canette vide à la gueule et ils ont commencé à se battre, encore une autre fois, j’ai du fermer la boutique 1h00 parce qu’il y avait du gaz lacrymo qui entrait dans le magazin etc.

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Mais pourquoi j’aime ça alors, bosser dans ce quartier où j’ai pour voisin un bar à putes appellé le Pussy’s dont les rabatteurs sont mes gardes du corps?

Parce que je fais partie du folklore.

Quand tu bosses dans un quartier comme Pigalle, cette cour des miracles, tu bosses dans un des plus vieux quartiers de Paris, un des plus touristiques, mais aussi un de ceux qui ont le moins changé. T’as l’impression de faire partie d’un truc plus grand que toi, tu es responsable de l’image qu’auront les gens du quartier si codifié. Je me sens bien à faire ça, et quand je mets la musique à fond pour pouvoir l’entendre quand je sors fumer ma cigarette, j’ai l’impression de vivre dans un film, un film regardé par tous les passants qui peut être me donneront une ligne à dire, ou un rôle, ou qui sinon me laisseront au stade de figurant. J’existe dans un inconscient collectif, et la sensation est tellement agréable quand le soir je traverse la butte Montmartre pour rentrer chez moi, ou que je décide de prendre un autre chemin, par le cimetière de Montmartre, ou qu’encore d’autres fois, je prends un taxi pour aller ailleurs et échange des anecdotes du travail de nuit avec le chauffeur.

Je sais, c’est ultra cliché, mais j’aime Paris, et je peux dire que j’aime Paris la nuit tout en connaissant et en vivant le revers de la pièce, c’est même pour ça que je l’aime.

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Puis il y a aussi un aspect dont je suis fou, c’est de ne pas avoir les mêmes horaires que tout le monde, de ne pas prendre le métro aux mêmes heures, de ne pas bosser aux mêmes heures, de ne pas vendre le même produit etc. C’est si agréable de sentir que j’échappe à la paume de la société sans avoir à faire le rebelle de merde mais juste en étant moi même, juste en n’étant pas toi.

Si tu trouves cette fin arrogante, alors tu n’as rien compris, et c’est bien de toi que je parlais.

Pour les autres, je t’aime tous d’amour et je te fais des poutous, et j’ai trouvé ça vraiment cool de t’écrire ces mots et parler de ce que je fais.

Comme dirait mon rédac chef d’ici, CHOCOBISOUS (et pardon pour le retard sur l’article, j’étais occupé à vendre du vice)