Mother do you think they’ll drop the bomb?

Je prends mon courage à deux mains parce que je m’expose un peu. Je ne sais pas trop ce que je vais te dire ici, des choses importantes sur ma vie futile probablement, ou des choses futiles sur ma vie importante. Peut être même que je dirai des choses belles ou des choses moches, mais je m’en fous. J’espère que le prisme de tes yeux saura faire la différence.

Je m’appelle Sipan, je suis né en 1983 à Paris. Je n’ai pas parlé d’autres langues que l’arménien jusqu’à mes 5 ans et demi. Enfin je connaissais quelques mots, je disais « Junderas » au lieu de dire « Jus d’Orange » par exemple. Ou je connaissais le mot « urgence », parce qu’étant le premier gamin du groupe d’amis de mes parents, dès qu’un truc m’arrivait, on allait aux urgence. Je sais pas si j’ai été trop couvé ou pas. Mais j’ai eu de l’amour ouais, parfois trop. Trop étouffant, tu sais. Je n’aime pas être la raison de vivre de qui que ce soit, j’aime les gens libres d’aimer. Trop aimer tout le temps et pareil, ça tue un peu.

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Mon premier souvenir que j’ai, mon premier souvenir construit du moins, c’est quand j’avais 4 ou 5 ans à peu près. Mais pour t’en parler, je dois replacer le contexte.

Ma mère est née en Iran mais d’origine arménienne. Mon père lui, en Irak mais d’origine arménienne. Je suis un peu l’axe du mal en fait.

Un jour, ma mère rangeait des photos dans une valise et la TV disait des choses que je ne comprenais pas et montrait un homme avec une barbe blanche qui ressemblait au père d’Indiana Jones (Sean Connery), mais avec un turban. Je ne le savais pas, mais c’était l’Ayatollah Khomeyni. Ma mère a commencé à pleurer. J’ai cru qu’elle était triste, je lui ai demandé pourquoi.
Elle m’a répondu que parce que cet homme était mort et qu’elle pleurait de joie. Alors par empathie, j’ai commencé à sauter de joie autour d’elle et embrasser ses larmes.

A 5 ans, par mimétisme, je me suis réjoui de la mort d’un homme et tout ma vie je me suis dit qu’aussi mauvais qu’il soit, je ne le ferais plus jamais.

C’est une première chose qui m’a énormément appris sur moi même et qui encore aujourd’hui me donne encore à réfléchir.

En grandissant (pas trop), je suis devenu un gamin imaginatif, sociable, mais souvent renfermé sur moi même. A 6 ans, j’ai découvert E.T. pour la première fois et j’ai su qu’on pouvait pleurer à cause d’un film et que ça faisait pas de moi une chochotte.

Alors que j’apprenais à écrire, je suis tombé sur mon coude gauche parce qu’un autre gamin m’avait poussé. J’avais eu un bobo. J’étais gaucher. Juste pour ne pas me faire mal en pliant le bras, j’ai commencé à écrire de l’autre main. Aujourd’hui, je suis droitier, mais je tiens ma cigarette, mon téléphone et mon couteau avec la main gauche. Et j’écris comme une merde. Je te montrerai mon écriture ce soir peut être.

Têtu, peureux, me posant un tas de questions et vivant dans un monde imaginaire que je m’étais créé, je partait absolument pas prêt à affronter la vie telle que beaucoup la voient.

J’ai grandi à une vitesse folle. Trop rapidement parfois à mon goût. On a essayé trop souvent de m’y forcer, tu sais. A grandir.

J’étais peureux. Un rien me blessait. Chaque mot qu’on pouvait me dire était multiplié par 100. A fleur de peau. J’ai vécu un début d’adolescence difficile.

Puis je me suis battu. J’ai développé un sens de l’humour. Je me suis mis à l’écriture. Ecrire pour moi.

Je ne me souviens pas d’un jour où je n’ai pas été triste. Mais tu sais, ces jours là me paraissent si heureux aujourd’hui, parce que je n’avais pas peur de ressentir ce que je ressens. Aujourd’hui, parfois, de temps en temps, j’ai l’impression de ne ressentir que des échos de sentiments passés. Rien que d’y penser, une larme coule sur ma barbe, tu sais.

Il suffit que j’écoute une chanson de cette époque là pour me retrouver transporté dans ce temps lointain où je ressentais des choses si fortes sans aucun recul. Le recul, c’est pour les cons.

J’écoute Thirty-Three des Smashing Pumpkins.

Ecoute la, je reviens pour la suite.

J’espère vraiment que tu ne t’ennuies pas. Je vais grandir à vitesse accélérée à travers les lignes que je t’écris. La vie d’un homme mise sur papier avec la plus grande subjectivité.

Ces mots ont été écrits il y a quelques semaines déjà. Je sais ce que je vais dire juste après, je sais de quoi je vais te parler. Des filles, bien évidemment.

Je t’épargne des passages, au début, timide comme j’étais, il n y a pas eu grand chose à part cette histoire là:

Quand j’avais 13 ans en fait, à l’école arménienne, j’ai rencontré cette fille, elle était nouvelle et pas comme les autres, elle se foutait pas de moi parce que je parlais tout le temps de ciné ou que je croyais pas en Dieu, et peu à peu, je suis tombé amoureux.

On s’est cherché pendant des années, mais on s’est retrouvé finalement quand j’avais à peu près 19 ans. Pendant plus de deux ans, on s’est aimé plus fort que tout au monde. On se voyait tout le temps, tous les soirs, mais on n’avait pas défini la relation, je n’ai pas pu lui dire pendant ce moment ce que je lui avais dit tant de fois avant, j’ai pas trouvé les burnes de lui dire « Ok, bordel, on est pas plans culs, je t’aime, on passe toutes les nuits ensemble, je veux qu’on soit ensemble et qu’on ait jamais de gosse et qu’on baise, qu’on fume des clopes et qu’on parle tout le temps jusqu’à ce qu’on crève », elle m’a dit plus tard qu’elle attendait que je le lui dise tout ça.

Bref, durant cette période, pendant quelques mois, elle a bossé dans un bar à putes. Elle m’a dit au début qu’elle était serveuse, et m’a avoué plus tard qu’elle n’était pas serveuse mais faisait des sorties avec les clients. Je lui ai dit que je m’en doutais et ne lui demandais pas car j’attendais qu’elle me le dise d’elle même, je l’ai supportée et on se disait tout, les histoires ne m’excitaient pas, mais on s’aimait, comme je l’ai dit, plus que tout.

Le truc rigolo, tu sais, c’est que mon meilleur pote l’aimait et qu’on s’est jamais battus entre nous pour ça.

Finalement, on n’est pas resté ensemble car un soir elle est tombée malade, avait besoin d’aller aux urgences, un autre mec était là et pas moi. Elle a un gosse avec lui.

Je ne l’aime plus, mais je regretterai toujours de ne pas avoir dit mes sentiments quand il le ‘fallait’. C’est peut être une des explications de mon Ego kamikaze: je ne sais pas m’empêcher d’extérioriser mes ressentis de peur de louper une occasion d’être heureux.

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Mais ça ne veut pas dire que pendant tout ce temps je n’ai pas vécu, j’ai vécu plein de belles choses, des choses moches, de la baise, des rapports de force, de l’amour, parfois tout en même temps.

J’ai même une brûlure sur le côté du poignet où les poils ne repoussent pas à cause d’une moquette et d’une fille, je t’avais dit.

Je regarde parfois la blessure qui est un souvenir, un beau souvenir. J’aime me souvenir.

Je n’aime pas oublier. Oublier, c’est ma peur principale et vient avant les araignées, parce que j’ai peur d’oublier tout ça, tu sais, de devenir juste un canasson qui avance avec des oeillères.

Ces mots, je les ai écrits il y a quelques temps déjà. Quelques semaines. Je les ai écrits pour quelqu’un qui n’est pas toi. C’est quelqu’un d’autre. Mais je me suis dit que tu aimerais les lire, pas par prétention, mais tout simplement parce que si l’écriture ne sert plus à partager des sentiments, alors elle ne sert à rien.

Je continuerai probablement ce récit, je me dis que c’est l’occasion de mettre à l’écrit des choses que je pense et qui occupent mon esprit souvent et que je n’exprime presque jamais.

Je te remercie sincèrement d’avoir pris le temps de m’avoir lu comme un livre ouvert, ça, c’est ma récompense, le temps que m’accordent les gens.

La tienne, je l’espère, c’était de vivre des sentiments que tu connais au travers d’une vie que tu ne connais pas.

Je te fais un câlin.