Terry Pratchett me fera toujours rire.

Chaque fois que je vois le nom de Terry Pratchett écrit quelque part, je me souviens de la fois où je suis allé en prison avec mon père.

Mais avant de revenir à cette anecdote, je vais vous parler de ma découverte de l’auteur. C’est typiquement le genre de mec qui parlait à un très grand nombre de gens, mais qui paradoxalement réussissait à appartenir à chacun.

J’me souviendrai toujours de la fois où j’ai découvert Terry Pratchett, c’était en 1998, j’avais 15 ans. Mon père était rentré à la maison et m’avait ramené un cadeau pour Noël, c’était ce que j’avais commandé: le premier volume de l’intégrale de Philip K. Dick. En plus de me ramener ce dernier, mon père m’avait ramené un truc en plus que le vendeur à la Fnac lui avait conseillé: La Huitième Couleur.

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J’ai mis du temps à le commencer, mais une fois dedans, j’ai découvert un univers que je n’avais vu nulle part ailleurs. Tout simplement parce que cet univers, je l’avais vu partout en fait, mais il se retrouvait par bribes parsemées en hommage et parodies dans ce Disque Monde complètement fou. En fait, ce que j’aime avec ce mec, c’est qu’en plus de faire écho à des trucs que je connaissais déjà, il m’a donné envie de connaître tous les trucs auxquels il faisait référence. Je me souviens qu’en lisant Fritz Leiber pour la première fois, j’ai reconnu très vite que les héros de cette saga avaient servi de modèles pour Bravd et la Fouine qu’on rencontre assez tôt dans son bouquin. Ses personnages étaient inoubliables en fait, comme Rincevent le magicien incompétent par exemple, ou la Mort, ou encore le Touriste, que j’aimais vraiment beaucoup. Ce qui était vraiment génial, c’est qu’il réussissait en même temps à me rendre curieux, à me faire rire et à me raconter une histoire. C’est hyper difficile ça, vous savez? Caractériser, informer et faire avancer le récit en même temps sur des milliers de pages, ça tient du miracle.

Cette année là, j’ai lu plusieurs autres bouquins de Pratchett, certains de ses livres du Disque Monde, et certains autres appartenant à d’autres sagas, comme celle des Gnomes. J’avais adoré son bouquin de S-F aussi, Strate-À-Gemmes qui rappelait pas mal les trucs du Voyageur Intergalactique de Douglas Adams mais en mieux écrit. J’ai découvert aussi que le type qui faisait Sandman avait écrit un bouquin avec lui et que ça s’appelait De Bons Présages, et en le lisant, je riais à haute voix comme jamais. Gaiman et Pratchett au top de leurs forme respective.

Avance rapide, nous sommes en 2002, quelques mois après les attentats du 11 Septembre. Mon père et moi prenons l’avion une fois mon bac obtenu. Nous allons aux Etats Unis d’Amérique pour rejoindre mon frère et ma mère qui s’y trouvent.

Arrivés à l’aéroport de Los Angeles, le douanier demande à mon père et moi d’aller dans un deuxième bureau de douane pour qu’ils vérifient nos papiers. Mon père est né en Irak et a un passé d’activiste pour la cause arménienne. Ajoutez à ça le fait que ma mère est née en Iran, et vous comprendrez que voyager aux Etats Unis cette année là n’était peut être pas une bonne idée.

Dans ce deuxième bureau de douanes, on nous dit d’aller dans un troisième bureau qui n’en est pas vraiment un. En entrant dedans, je vois un agent qui porte des gants. Je me dis qu’il va me mettre ses gros doigts dans le cul. Heureusement, il ne le fait pas. On nous demande de nous asseoir dans une pièce vitrée surveillée par un autre agent. Là, d’autres gens sont assis, des gens qui n’ont pas l’air nets. Une TV est accrochée dans un coin de la pièce et passe en boucle des épisodes des Simpsons. Un garde passe nous distribuer des pommes et des Snickers.

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Au bout de quelques minutes à attendre là, un type nous appelle et on nous demande de le suivre. Il nous emmène dans une cellule deux fois plus grande qu’un photomaton avec un banc qui fait le coin et deux couvertures. On nous demande de vider nos poches, de retirer nos ceintures et nos chaussures et de les poser dans un coin. La personne qui nous demande ça est un agent du FBI, un vrai, comme dans les films, un irlandais bourru et souriant qui attire la sympathie contrairement aux douaniers qui ont choisi de nous mettre là.

Parmi les choses que j’avais dans ma poche, il y a un livre: Only You Can Save Mankind (Traduit sous le titre « Le Sauveur de l’Humanité (C’est toi) »), de Terry Pratchett. Il le regarde, il me regarde, et on éclate tous les deux de rire. Mon père demande ce qu’il y a écrit sur le livre, il jette un oeil et se met à rire aussi.

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Ils nous ont questionné et gardés là bas. Moi pendant 3h00 (en plus des 3h00 où j’étais déjà là bas), et mon père, plus de 6h00.

Je n’entrerai pas dans les détails, mais disons que ce jour sombre où j’ai senti ma liberté mise à mal et que je me suis senti désespéré et désemparé, le seul type qui a réussi à m’arracher un rire était Terry Pratchett.

Un jour, j’ai arrêté de suivre les nouvelles sorties de Pratchett et j’ai arrêté d’en lire. Je sais plus quel jour c’était, peut être un Mardi. Mais je repensais souvent à ses personnages et ses situations avec tendresse et hilarité, et ça m’arrivait parfois de chopper l’Encyclopédie du Disque Monde et lire un article ou deux pour me marrer un bon coup.

J’ai appris qu’il était malade il y a quelques temps maintenant, et ça m’avait pas mal touché. J’ai une grande tante qui avait Alzheimer et qui en est morte, j’avais jamais autant chialé que le jour où j’étais allé la voir à l’hôpital et qu’elle m’avait reconnue.

Aujourd’hui, Terry Pratchett est mort. Et je sais que même si on est tous tristes, il n’a pas apporté les mêmes choses et les mêmes souvenirs à tout le monde, il avait ce don de parler à l’individu même si ses livres se vendaient et se vendent toujours en masse. C’était pas mon ami, ni un parent, mais c’était quelqu’un qui était là quand j’avais envie d’explorer un monde nouveau, un monde de magie, de rires, de fantaisie et de bons mots.

Je vais recommencer à en lire tiens.

Je suis assez triste aujourd’hui.