The Extremist/Sex, The final frontier

Ecoutez ça en lisant mon article, ça va bien ensemble je trouve:

Il y a quelques années, la pop culture était très différente de celle d’aujourd’hui.

En 1993, chez DC Comics, ça faisait quelques années déjà que des comics estampillés adultes commençaient à fleurir, et l’invasion anglaise composée d’Alan Moore (Watchmen, V for Vendetta, Promethea, etc.), Neil Gaiman (Sandman), Grant Morrison (Doom Patrol, The Invisibles, etc.) et cie. s’est fait un plaisir de conquérir cette niche. Parmi eux se trouvait Peter Milligan, un jeune auteur qui s’était fait connaître par des publications très différentes de celles de ses comparses britanniques. En effet, au pays, il faisait de la BD comme si la BD n’existait pas avec son pote Brendan McCarthy, un dessinateur qui n’a pas son pareil, et qui commence enfin à avoir ne serait ce qu’un tout petit peu de la notoriété qu’il mérite grâce au boulot qu’il a fait sur les storyboards de Mad Max: Fury Road.

Bref, revenons en à l’an de grâce 1993 durant laquelle est né le label VERTIGO comics, la branche adulte de DC Comics. Durant cette année, des séries de longue date comme Sandman, Shade the Changing Man, Hellblazer et une poignée d’autres sont passées sous ce label, permettant une grande liberté à leurs auteurs, puisqu’on leur donnait le droit de transgresser le fameux Comics Code qui exerçait une grosse pression sur les maisons d’éditions.

The Extremist 1

(Illustration de Glenn Fabry présentant plusieurs personnages emblématiques de VERTIGO)

Pour fêter la naissance de son bébé, Karen Berger, éditrice et créatrice de Vertigo décide de lancer plein de mini-séries écrites par ses auteurs fétiches, dont Peter Milligan fait partie.

Une de ces mini s’appelle The Extremist, et c’est de celle ci que je vais vous parler aujourd’hui.

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Ecrite par Milligan donc, et dessinée par Ted McKeever, The Extremist raconte l’histoire de Judy, une femme bien sous tout rapport d’après l’idéal de la société normative et puritaine américaine, qui va découvrir suite au meurtre de son mari, Jack, que ce dernier s’adonnait à des pratiques tendancieuses au sein de clubs SM peu fréquentables, s’habillait d’une tenue de latex le couvrant de la tête aux pieds et s’adonnait à des pratiques sexuelles extrêmes en se faisant appeler « The Extremist ».

La mini-série, composée de quatre numéros, suit plusieurs point de vues à tour de rôle, se concentrant sur les raisons qui ont poussé Judy à revêtir à son tour ce costume.

Nous apprenons ainsi que la raison première était de retrouver l’assassin de son mari, mais lorsqu’elle se plonge dans cet univers et rencontre Patrick, un mec immortel chelou qui se trouve à la tête d’une organisation de dépravés appelée The Order, elle se fait initier et apprend que The Extremist est en fait un tueur qui va s’en prendre aux gens qui dépasseront les limites fixées par cette organisation (viol, pédophilie, etc.). Elle va se prendre au jeu et voir peu à peu son ancienne vie disparaître et s’approprier le costume ainsi que le rôle que lui assigne son nouveau costume.

En surface déjà, ce comic book va assez loin dans son propos sur l’identité, le deuil, le sexe et ose traiter de manière tantôt frontale, tantôt métaphorique des sujets identitaires complexes.

C’est marrant d’ailleurs que Milligan reprenne une thématique propre aux super héros classiques tels que Batman ou Superman et les retranscrive dans cet univers poisseux qui pue le foutre, la merde et le sang. La thématique en question étant de savoir qui est la « vraie personne »? Qui est l’alter égo? Judy quand elle porte le costume au début reste clairement elle même, mais peu à peu, même quand elle ne l’a plus, elle est toujours The Extremist.

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N’ayant pas de super pouvoir autre que celui de s’enfoncer toujours plus loin dans la perversité et l’approfondissement de fantasmes et de frustrations qui l’ont bouffée lorsqu’elle était cette jeune WASP inoffensive, l’auteur relève une question bien plus proche de nous, montrant ainsi que le héros ici est une métaphore: sommes nous nos fantasmes? En quoi ces derniers nous définissent il? Doit on aller plus loin? Peut on séparer l’intellect de l’instinct?

Mais toutes ces questions ont déjà été traitées ailleurs, en vrai, de manière plus ou moins subtiles. C’est plus le mélange de ces deux problématiques et le parallèle qui rendent ça extrêmement intéressant et stimulant.

Mais la problématique profonde de cette histoire, son vrai message, c’est que tout ça ne serait pas arrivé si le couple avait communiqué ses envies au lieu de les refouler, les cacher, mener je ne sais quelle double vie. Et au cas où on ne réussit pas à le comprendre en suivant Judy, on le comprendra en suivant Pete, le quatrième personnage principal de la série qui sert ici de miroir, extérieur au départ et qui essaie de s’immiscer dans cet univers de force.

Bref, comme vous l’aurez compris, c’est une oeuvre pas très longues mais extrêmement riche au niveau thématique. Mais ce serait con que je ne vous parle que des mots, puisque la particularité de la bande dessinée, c’est qu’il y a aussi des dessins pour accompagner ces derniers.

A première vue, les dessins de Ted McKeever ici peuvent rebuter, j’ai fait le test en montrant une planche ou deux au hasard à des connaissances, mais on s’y fait finalement très vite. Pourquoi? Tout simplement parce que l’artiste cherche clairement la meilleure manière d’illustrer les doutes qui peuvent habiter les personnages tout en provoquant un doute dans la tête du lecteur aussi. Le trait adopté ici est épais, parfois grossier, très épuré. Les formes et les proportions ne sont pas toujours respectées au profit du mouvement et du ressenti qui prime, grâce à un dessin très géométrique, découpant son espace et ses personnages en formes distinctes. On s’y fait peu à peu et à la fin, j’étais conquis, je ne pouvais plus imaginer quelqu’un d’autre dessiner cette histoire là.

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Je vais finir en commentant la première phrase de cet article: « Il y a quelques années, la pop culture était très différente de celle d’aujourd’hui. »

Pourquoi j’ai dit ça? Tout simplement parce qu’il y a une époque où l’art populaire se souciait de parler aux adultes et non aux adolescents uniquement. Il n’était pas « dark » juste pour la frime et traitait en profondeur de thématiques matures qui nous faisaient nous poser des questions sur nous même. Attention, je ne suis pas en train de jouer au vieux con qui dit que c’était mieux avant, c’est juste que j’ai un ras le bol de cette culture actuelle de l’adolescent régressif roi qui va se contenter de dire « HBO c’est bien, y a des levrettes » ou « Daredevil sur Netflix, c’est cool parce que c’est dark ».

Je me fous qu’on ait de la violence ou du cul gratuit, ça ne m’intéresse pas.

Evidemment qu’il y a des exceptions, mais dans une société où tout doit pouvoir être partagé sur Facebook sans trop se mettre en danger, je trouve qu’on voyage de moins en moins dans les tréfonds de l’âme afin de rester plutôt en surface.

USSEnterpriseNCC1701ALe voyage intérieur me fascine autant que le voyage vers l’extérieur, je pense qu’un esprit est aussi infini que l’espace, et c’est grâce à des BD comme The Extremist qu’on peut se poser des questions, se lancer des pistes pour explorer cet univers… Sex, the final frontier!