Blackstar vs. Nameless

Oui, à 9h52 du matin le jour de la sortie, j’avais déjà écouté une première fois le dernier album de David Bowie, Blackstar. J’aime bien découvrir un album en faisant autre chose, en marchant, en lisant, en faisant la cuisine, etc. J’aime voir comment la musique s’accorde à mon rythme, à ma vie.

Celui ci donc, c’était dans le bus, en allant travailler.

La première chanson de l’album, nommée Blackstar, a démarré pile au moment où j’ai commencé à lire une nouvelle bande-dessinée. Ca s’appelle Nameless et c’est de Grant Morrison et de Chris Burnham, et ça parle de gens qui doivent empêcher un astéroïde creux sur lequel est gravé un signe occulte de s’écraser sur Terre. Pourquoi je vous parle de ça? Parce que dès le début de la chanson comme de la BD, nous sommes plongés dans un univers d’onirisme macabre et cosmique, de distorsion de la réalité avec des inspirations qui puisent autant chez Crowley (Occultiste moderne le plus connu, anglais d’origine) que chez Bowie lui même.

Bowie

Commençons par Crowley, Bowie lui même avait une chanson qui parlait de lui dans son album Hunky Dory, la chanson s’appelle Quicksand, et commence par ces mots « I’m closer to the Golden Dawn/ Immersed in Crowley’s uniform/ Of imagery ». Il a d’ailleurs pas mal été attiré par l’occulte au fil de sa carrière et aurait fait d’autres allusions à Crowley où aux arts mystiques dans ses albums en chansons. Grant Morrison s’est ouvertement dit occultiste et a beaucoup utilisé les thématiques de Crowley dans ses oeuvres (The Filth, The Invisibles, Doom Patrol, etc.), le tout teinté de Lovecraft.

Venons en donc à Bowie lui même. Il sert ici d’influence pour les deux univers. Evidemment, me direz vous, un britannique qui écrit des BD psyché s’inspire de Bowie, de ses textes, de ses personnes, de ses thématiques, que ce soit dans ses personnages qui sont souvent ressuscités sous plusieurs formes, origines, sexes; ou encore dans ses univers changeants, habités de culture pop tantôt édulcorée, tantôt macabre, et souvent emprunt d’une nostalgie infinie comme seule la meilleure musique populaire peut apporter.

Là où on pourrait être plus surpris, c’est que Bowie lui même a tellement influencé la musique et a crée une oeuvre telle qu’il n’a même plus besoin de voir plus loin que sa propre discographie pour chercher ses influences: le trip cosmique est là, le trip mystique aussi, et musicalement, on a ici son morceau le plus opératique depuis Station to Station qui lui aussi est un morceau de dix minutes (les deux seuls de sa discographie dans mon souvenir) et qui est assez proche en termes de structure. Sa voix tout en retenue, comme si on avait mis la pédale douce sur un piano est accompagnée de cette lancinante boucle de percussions et explose de temps en temps, imitant une voix qui ne serait pas humaine. En fait, on est dans une sorte de jazz futuriste et cosmique, maitrisé de bout en bout qui offre une narration auditive tant au niveau des paroles qu’au niveau des sonorités. La chanson est auto référencée et pourtant originale car va puiser ailleurs aussi, nous surprend avec du saxo, de l’électro, des distorsions de voix. C’est hyper pointu, maitrisé, dense, et pourtant, c’est viscéral, c’est facile d’accès parce que c’est généreux, novateur.

J’ai continué ma lecture et mon écoute, et c’est ainsi qu’a commencé le deuxième morceau de cet album, Tis a Pity She Was a Whore qui part dans des rythmes plus proches de ce que Bowie avait fait dans les 80’s, très groovy, très rythmé, avec des changements de tons géniaux dans la voix, je me suis mis à secouer ma tête et tapoter du pied sur le rythme de la musique. Pile au moment où j’arrivais au deuxième numéro de la BD où on commence à avoir les astronautes qui commencent à mettre des signes occultes sur les hublots de leurs combinaisons pour les protéger contre les forces occultes qu’ils risquent de rencontrer. Montée d’adrénaline des deux côtés.

Bowie

Arrive le troisième morceau, Lazarus, qui nous emmène dans le désespoir. Je l’ai trouvé hyper désespéré celui ci, surtout qu’un jour avant la sortie de l’album, j’avais vu le clip qui ne m’avait pas mis super à l’aise. Très anxiogène, étouffant, et en même temps, lancinant, obsédant, entêtant. Il reste en tête. On dirait un Bowie en mineure, on le reconnaît sans pour autant y voir une copie de ce qu’il a fait avant. Encore une fois, ses inspirations sont claires, son héritage qu’il s’est transmis est complètement palpable, et paradoxalement, il arrive à se renouveler en insufflant à ce morceau des riffs de guitare bien sentis sur la fin, et surtout, une utilisation du saxo assez inédite chez Bowie, puisqu’en général, chez ce dernier, le saxophone est un instrument joyeux (cf. Young Americans), mais ici, il ne joue qu’en mineure et nous garde dans cette ambiance si spéciale.

Bowie

Celle qui vient après et qui s’appelle Sue (Or in a Season of Crime), bah je m’en souviens pas des masses en fait, donc j’en parlerai pas. Même aux écoutes qui ont suivi, j’ai pas beaucoup fait gaffe à ce morceau que j’ai trouvé pour le coup pas hyper inspiré et trop classique, le rythme est sympa, voilà.

Puis vient mon chouchou de l’album qui est Girl Loves Me et qui ressemble beaucoup à ce que Bowie avait fait avec Trent Reznor sur Earthling, un morceau délicieusement absurde puisqu’au niveau des paroles, il reprend le vocabulaire d’Orange Mécanique de Burgess et ajoute un refrain qui est à peu près la seule chose qu’on comprend dans cette zique, ce « Girl Loves Me » répété plusieurs fois. Pourquoi est ce que c’est ce morceau que j’aime le plus? Parce que je pense que c’est celui qui donne le meilleur aperçu de l’absurdité de Bowie, de son insignifiance complètement assumée. Si on devait le comparer à un auteur, pour moi, ce serait Lewis Carroll, surtout pour ses textes comme La Chasse au Snark ou Le Jaberwocky. Malgré l’insignifiance des paroles, le ton, l’intonation, la musicalité réussit à nous communiquer le sentiment voulu par l’auteur, et bien ici, c’est pareil. Et vous savez quoi? Arrivé au 4ème numéro de Nameless, je me rend compte qu’il y a plein de choses que je ne comprends pas, mais que j’aime suivre quand même cette histoire, parce que le ton, parce que les personnages, parce que les thèmes me parlent et me portent, parce que j’aime être un spectateur actif et m’accrocher à une oeuvre sans en avoir forcément les clés, c’est là que j’ai reçu les meilleures récompenses de ma vie. Et c’est là que Bowie est surpuissant encore maintenant, encore aujourd’hui, il est exigeant dans le non sens. Il insiste dans le non-sens et pourtant s’avère assez généreux et novateur pour nous inviter avec lui dans son univers.

Bowie

Les deux dernières chansons se complètent et s’écoutent un peu comme le medley d’Abbey Road, et s’enchaînent d’ailleurs sans aucune interruption.

I Can’t Give Everything Away vient clore magnifiquement cet album et donne au fan de Bowie que je suis un morceau qui puise dans toute sa carrière, me rappellant pas mal Thursday’s Child et pas mal d’autres sonorités présentes partout dans sa discographie. Le morceau est super dense musicalement, et au niveau des paroles, il est surpuissant et vient confirmer ce que je disais juste avant. Ces paroles, je ne vais pas les retranscrire, il les dit bien mieux que moi. Il est l’heure pour moi de vous laisser, vous souhaiter une bonne journée, une bonne soirée, une bonne ce que vous voudrez, et de vous conseiller fortement d’écouter ce Blackstar qui témoigne d’un artiste toujours prêt à se recycler, à repousser ses limites et les limites de la musique.

« Seeing more and feeling less
Saying no but meaning yes
This is all I ever meant
That’s the message that I sent
I can’t give everything
I can’t give everything
Away »

Bowie