La Belladone de la Tristesse

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Ce soir, j’ai vu un film d’animation japonais qui date de 1973 et qui est ressorti en version restaurée au cinéma. Ca s’appelle « La Belladone de la Tristesse », et c’est un film auquel je devrais penser pendant plusieurs mois encore.

J’me souviens, quand j’étais gamin, un des trucs que je préférais mater, c’était Le Roi Léo, vous vous souvenez? Un truc super bienveillant, écolo et cool avec un lionceau blanc en héros. La particularité de ce dessin animé, c’est que c’était l’adaptation d’un manga d’Osamu Tezuka, un des auteurs les plus prolifiques du 20ème siècle. Le type aurait écrit et dessiné plus de 170 000 pages, réalisé des dizaines de séries, téléfilms, films d’animation, bref, un monstre. Et le réalisateur principal de cette série est un certain Eiichi Yamamoto qui bossait pour la boite de prod Mushi.

Pourquoi je vous raconte tout ça? Bah déjà parce que c’est toujours cool de mettre un contexte aux choses, et ensuite, parce que pour comprendre les raisons pour lesquelles le film dont je vais vous parler existe, il faut savoir que Tezuka comme Yamamoto sont des personnes extrêmement cultivées, prolifiques, aussi inspirées par la culture japonaise qu’occidentale, et ce, toute époques confondues. Le tout avec des messages pro-nature, pro-écolos très souvent repris au sein de leurs oeuvres.

« La Belladone de la Tristesse » est le troisième film d’une série de trois films d’animation érotiques produits par Tezuka et réalisés par Yamamoto, la série s’appelle Animerama, contraction de « Anime », « Cinerama », et « Drama ». Le premier de la série, d’ailleurs, qui s’appelle « Les Mille et Une Nuits » est d’ailleurs connu comme étant le tout premier dessin animé pour adultes de toute l’histoire du Japon.

Le film s’inspire librement d’un essai de Jules Michelet appelé « La Sorcière », et traite ainsi de la sorcellerie en tant que force de la nature et moyen de la femme de lutter contre différentes oppressions du moyen-âge.

On parle donc ici d’un village médiéval où vivent Jeanne et Jean, deux paysans qui s’aiment plus fort que tout mais qui se retrouvent devant le seigneur du village qui leur dit qu’ils sont trop pauvres pour se marier. Jeanne est violée et le couple est renvoyé chez eux crever de leur misère. C’est sans compter sur la visite du diable qui vient proposer son aide à Jeanne qui résiste, jusqu’à ce qu’elle s’abandonne complètement à lui. C’est assez étrange de résumer le film en mots, de l’intellectualiser tellement il a mis mes sens en éveil. Mais si un résumé devait être fait, ce serait ça.

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C’est rigolo que j’aie vu ce film le même mois où j’ai vu The Witch (une vraie petite merveille que vous DEVEZ voir), puisque je trouve les deux films thématiquement assez proches, la sorcellerie comme outil d’émancipation sexuelle, le rejet de Dieu, un mariage avec la nature,remise en question violente du patriarcat, etc.
J’ai d’ailleurs lu un article il y a environ un mois qui explique notamment que dans les années 70, les féministes italiennes s’étaient réapproprié la figure de la sorcière pour en faire « le symbole subversif de la révolte féminine ». Y avait même une revue française au nom de « Sorcières » tenue entre autres par Marguerite Duras (http://www.telerama.fr/idees/et-si-les- … 124987.php). Pas étonnant ainsi que des personnes au fait de leur époque et un peu new age comme Tezuka et Yamamoto aient été fascinés par cette figure.
En effet, dans le film, Jeanne est associée à la Belladone, une plante hautement toxique qui a eu plusieurs usages au fil du temps, qu’il soit utilisé comme poison, médicament ou en pommade appliquée au dessus des yeux par certaines femmes pour dilater leurs pupilles et leur donner un regard noir et profond. Elle utilise cette plante tantôt pour guérir, tantôt pour tuer. Elle maîtrise les éléments naturels et une fois accepté le mariage avec le Diable, elle est initiée aux secrets des plantes et de la chair.

Evidemment, on a beaucoup d’autres thèmes aussi, hormis celui de la sorcellerie. Le système d’oppression des serfs par les seigneurs, la pauvreté extrême et la misère qui asservit le corps et l’âme, qui fait de bonnes personnes des ordures. La peste, l’alcoolisme aussi, l’amour, le sexe, les corps. C’est hyper dense.

Malgré tout ça, il y a quelques longueurs. au début surtout où j’ai trouvé les séquences de viol répétés assez inutiles et surtout se ressemblant toutes. De plus, la trame générale est simplette et les dialogues sont parfois relous.

Mais le truc que je ne vous ai pas dit encore, c’est qu’esthétiquement, c’est un des plus beaux films qu’il m’ait été donné de voir. Plein d’abrutis n’ont de cesse de comparer fond et forme au sein d’un film, mais ce qu’ils comprennent pas, c’est que dans le vrai cinéma, la forme est le fond, le cadre et l’esthétique parlent plus fort que les mots. Imaginez des dessins à la ligne claire en noir et blanc, puis dans le même plan, de l’aquarelle vient s’ajouter, on change de style, de sens de lecture, d’imagerie plusieurs fois par minute. Le film est fortement inspiré de l’art nouveau, j’ai souvent pensé à Klimt ou Schiele pendant le film, puis à beaucoup d’autres choses aussi, à du Warhol même parfois quand on a une explosion d’images anachroniques issues de la pop-culture du monde entier, j’ai pensé à Poe évidemment quand l’ombre noire de la peste revêt un visage rouge.

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C’est hyper documenté, les références sont si bien digérées que malgré le bordel ambient, c’est toujours lisible, c’est toujours puissant.

Je vais passer en mode post-post-moderne, mais je n’ai eu de cesse de penser à des gif animés, c’est pas de l’animation classique telle qu’on la voit partout. Voir ces travellings latéraux ou verticaux sur des planches qui devaient être immenses m’a donné des frissons, vraiment. Surtout que dans les films asiatiques, la caméra ne bouge pas forcément dans le même sens de lecture ce qui rajoute à l’aliénation du spectateur occidental que je suis.

Le film est tout en métaphores, on a du mal à déceler le réel du fantasme, les histoires s’entremêlent sur fond d’une BO aux tons de rock prog composée par Masahiko Sato. Le sens du mouvement et de la symbolique est puissant et omniprésent et parle à tous je pense.

C’est pour ça que je regrette les mots qui accompagnent le film.

Et c’est aussi pour ça que je vous le conseille ce film, parce que c’est une expérience absolument unique en son genre. Parce que le message est cool. Parce que l’épilogue est complètement WTF mais vraiment plaisant. Parce que c’est du cinéma pur et dur. Parce que c’est un divertissement adulte qui a permis à d’autres de se faire et a pu permettre à une époque que le cinéma d’animation soit pris au sérieux. Parce que pour un film de 1973, c’est juste pas daté du tout, intemporel, audacieux, moderne. Parce que ça m’a donné des frissons. Parce que c’est un orgasme des yeux.

Il est au cinéma encore quelques temps je pense, et je conseille fortement de le découvrir là bas.