ANTHONY SITRUK ET LA VIE BREVE DE JAN PALACH: INTERVIEW

 

La Vie Brève de Jan Palach, c’est un roman écrit par Anthony Sitruk, sur la vie d’un étudiant tchèque qui a donné sa vie en 1969 en s’immolant par le feu pour protester contre la fin du Printemps de Prague et l’invasion de son pays par les forces du Pacte de Varsovie.

Les causes, les conséquences, les répercussions sur le monde actuel ainsi que sur l’entourage proche de Jan Palach, c’est ce sur quoi nous interroge l’auteur.

Je connais Anthony depuis quelques temps, et il y a presque dix ans, il me parlait déjà de ce projet dans la cuisine d’un ami.

Passionné de cinéma et de littérature, je découvrais son ambition littéraire, son envie de raconter des choses, faire ressentir des choses.

Ce jour là, j’ai appris qui était Jan Palach, et j’ai appris que mon pote serait romancier. Bien sûr de moi, certes, mais de par la passion qui l’animait quand il en parlait, je n’ai pas une seconde douté que son projet aboutirait.

C’est plusieurs années de réflexions, de recherches, et de remises en questions qui ont donné le roman que vous tiendrez bientôt entre les mains.

Au fil de cette interview, j’ai cherché à comprendre les raisons qui ont pu pousser Anthony Sitruk à s’intéresser à Jan Palach, à écrire ce roman, et la manière dont il aimerait que ce roman soit perçu.

Jan Palach

A quel moment t’est venue l’idée d’écrire sur Jan Palach?

Je crois que c’est au tout début 2011, alors que je tournais pas mal en rond, à la recherche du sujet de mon deuxième roman. C’était quelques semaines après être revenu de Prague, où j’étais parti en vacances et où, sur place, je m’étais rendu tout en haut de la place Venceslas sur le monument érigé en hommage à Palach, ce personnage dont je me souvenais bien en raison d’un documentaire que j’avais vu sur Arte quinze ans plus tôt (Jan Palach : Mourir pour la liberté, de Dobroslav Zbornik, le seul existant en français).

C’est à peu près là, à mon retour, que l’idée, ou plutôt l’évidence, m’est apparue. Palach serait le sujet de mon prochain roman.

J’ignorais encore sous quelle forme (biographie, roman, adaptation…), mais je savais qu’il me fallait parler de ça. Parce qu’il faut dire que ce documentaire, vu en 1995, m’avait beaucoup marqué. Je l’avais regardé un peu par hasard, après en avoir découvert le synopsis sur le programme télé, et en avait été fortement choqué. Evidemment, à l’époque j’ignorais totalement que j’en tirerai un livre un jour.

Mais s’immoler pour manifester ? On peut donc faire ça ? Je connaissais les actes de résistance (via les journaux, les films, les livres d’histoire), je savais que l’on pouvait se sacrifier, se suicider, ou même faire face à un tank sur la place Tian’anmen. Mais là, on parlait d’un acte inouï, radicalement différent. D’un sacrifice tourné vers l’avenir, d’une volonté de réveiller le peuple. C’était pour moi absolument inédit. Même le moine Thích Qung Đc qui s’était immolé à Saigon en 1963 n’était pas aussi choquant (malgré la photo connue qu’en avait pris Malcom Brown).

Tu as toujours été tenté par l’écriture?

Ecrire, c’est à mes yeux ce qu’il y a de plus beau.

Tu sais, il y a quelque chose de très fort dans la construction du récit, dans cette gestation de plusieurs mois, qui aboutit à la naissance de personnages.

C’est une expérience très profonde, d’autant plus pour un homme, et qui m’attirait énormément. J’ai commencé à lire (à lire des livres autres que ceux imposés par l’école, j’entends) très tardivement.

Mais quand je m’y suis plongé, ce fut violent, absolu, sans réserve, je lisais tout et n’importe quoi, du grand « classique » à la novellisation de film, et il me semblait bien qu’un jour, je franchirais le miroir.

Dans un sens, je n’ai jamais cessé d’écrire, d’imaginer, de construire.

Toujours, que ce soit pour de « vrai » (des poèmes, des paroles de chansons, quelques très rares nouvelles – je déteste ce format -, des articles pour des sites web…), ou dans ma tête.

Et je savais qu’un jour, je me lancerais dans l’écriture d’un roman, qu’il me suffisait de trouver le bon sujet et la première phrase, puis de coucher sur papier ce qui j’avais depuis des années en tête.

Je dois ajouter que j’ai aussi sans doute lu les bons livres, ceux qui m’ont « décoincé », décomplexé, ouvert des possibles. Certains auteurs, comme Philippe Djian (mon préféré, mon idole, « la grande classe » comme dit de lui Virginie Despentes), m’ont permis de saisir certaines choses, la structure, le rythme. Quand j’ai découvert ses premiers romans vers quinze ou seize ans, c’était le choc. D’un coup, je réalisais ce qu’écrire voulait dire. Il en allait de même à la lecture de Madame Bovary, de Nana, ou du Festin nu, mon roman préféré.

C’est l’écriture qui t’a poussé à t’éloigner du cinéma ?

J’ai effectivement longtemps caressé l’idée de travailler dans le cinéma.

Adolescent, grand lecteur du magazine Mad Movies, je voulais m’occuper d’effets-spéciaux, je passais mon temps à créer des maquettes dans ma chambre, des maquillages…

Mais je suis d’une génération qui a assisté au remplacement des effets classiques par le numérique. Et ça, par contre, le morphing, les images de synthèse, tous ces trucs-là, ça ne m’intéressaient pas du tout.

J’ai bifurqué vers l’idée de la mise en scène, jusqu’à ce que je travaille sur le moyen-métrage Elle grandit si vite, d’Anne Théron. Une mauvaise expérience. J’ai tout de suite vu que je n’étais pas fait pour ça, les journées de quinze heures au sein d’une équipe technique, les répétitions, la recherche des décors… Ça m’a vacciné.

Il restait l’écriture, le scénario. Mais là aussi, le format ne me convenait pas.

Ecrire un scénario ne m’intéresse pas, c’est différent, c’est de l’image, des visages, des voix, c’est une collaboration, une « co-écriture ».

J’ai abandonné toute idée de cinéma, me cantonnant à mon rôle de spectateur, et de critique, même si là-aussi, il y a bien longtemps que je n’ai pas écrit de texte. Je m’épanouis beaucoup plus dans l’écriture littéraire, dans le récit ou le roman. C’est quelque chose que je comprends, qui ne dépend que de moi. Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement sauvage, mais seul face à ma page, cela me convient très bien. Cela dit, je pense avoir une écriture très cinématographique, très visuelle. Très sonore aussi.

Puis je ne me gêne pas pour citer des films, ou m’en inspirer. Le cinéma m’a énormément apporté, y compris dans mon écriture. Les films de Maurice Pialat, par exemple. L’aspect très épuré de mes descriptions, ça vient de lui. L’enchaînement des séquences aussi, sans gras, sans adverbe, c’est de lui. Les Gens de Dublin, de John Huston, m’a beaucoup marqué pour cette notion de l’oubli, du temps qui passe.

Journal intime, de Nanni Moretti, c’est d’une telle liberté, je pourrais le visionner plusieurs fois de suite sans me lasser. Voilà quelque chose que j’aurais aimé écrire ! Comme tu peux constater, je continue de faire du cinéma, de rendre hommage au cinéma, mais à ma manière.

Tu m’avais parlé du projet il y a presque dix ans, comment est-ce que le projet a changé? Combien de versions avant celle qu’on peut lire là?

La gestation fut longue et difficile, pour revenir au champ lexical de la naissance…

Quand je me suis lancé dans cette aventure, il a tout d’abord fallu définir la construction du récit, trouver l’angle, le point de vue, le parti-pris. Forcément, je me suis tourné vers la biographie classique, mais celle-ci existait déjà : Petr Blažek, responsable de l’exposition Jan Palach 69, l’avait écrite quelques années plus tôt. 600 pages qu’il « suffisait » de traduire en français. Autant dire que l’exercice m’intéressait peu.

Il y avait aussi la possibilité d’une fausse autobiographie, mais écrire à la première personne la vie, et surtout les souffrances de Palach sur son lit d’hôpital, me semblait parfaitement indécent, intolérable.

Bref, j’ai mis longtemps à trouver la forme. J’ai même écrit un premier roman, entièrement fictif, mettant en scène des personnages réels qui tous gravitaient autour de Palach et l’avaient croisé d’une manière ou d’une autre : sa mère Libuse, son amie Helena, l’aiguilleur de tramway Jaroslav Špírek, qui s’éjecte le premier de sa cabine pour étouffer les flammes, les membres du fameux groupe d’étudiants qui devaient s’immoler à leur tour (groupe dont la police secrète n’a jamais pu prouver l’existence)… Ce roman existe, quelque part au fond de mon disque dur : bancal, artificiel, sans épaisseur, manquant de liant…

Rien ne collait, malgré les innombrables corrections, il était bon pour la poubelle, je ne sauvais que le personnage d’Helena, que l’on retrouve dans la version finale, et le titre (1834) Palach, du nom de l’astéroïde nommé ainsi en août 1969 par astronome Luboš Kohoutek. Il m’a fallu poser les armes, délaisser Palach, reprendre mon souffle, patienter, écrire autre chose (rien qui n’ait été publié), tourner à nouveau autour de Palach, y revenir de temps en temps, en pointillés, enfin comprendre que pour parler de Palach, de son acte, de son message, il me fallait parler de moi, autrement dit de celui qui n’a pas rencontré Palach. Ca n’aurait pas fonctionné autrement.

C’est ainsi que je me suis lancé dans cette deuxième version en octobre 2017.

Comment t’aimerais que les lecteurs voient ton œuvre ?

Comme quelque chose de vivant, de palpable, qui crie son désir de vivre, mais pas sous n’importe quelle condition. J’aimerais qu’ils découvrent ce personnage magnifique, fascinant, qu’ils acceptent le voyage, qu’ils plongent avec moi dans ce monde en noir et blanc auquel je tente de donner des couleurs.

J’espère qu’avec ce livre, on sort des images d’archives, qui d’une certaine manière sont commodes, confortables, pour ressentir la réalité du personnage, de ce qu’il a vécu. Des lecteurs me disent qu’ils entendent ma voix et voient les images, à la lecture. Rien ne peut me faire plus plaisir.

Y a-t-il un message en particulier que tu souhaites passer à travers Jan Palach et son histoire tragique ?

Une chose me semble essentielle, à propos de la résistance, la révolte. Je peux comprendre que l’on baisse les armes, même que l’on ne se batte pas non plus, qu’on ait peur de mourir, d’être arrêté, torturé. On n’est pas coupable de n’avoir su résister.

Mais ce que nous dit Palach, ce n’est pas de nous battre, c’est de nous réveiller.

Ne nous endormons pas, ne nous contentons pas de notre confort. Parce qu’après tout, si l’on accepte les privations de liberté, on ne vit pas si mal pendant la normalisation, cette période de retour à la norme communiste. D’accord, la censure, les arrestations, les perspectives limitées… Mais on mange, on a un toit, on est en vie. Il y a une certaine facilité à se laisser glisser dans ce confort.

Ce que nous dit Palach, c’est que ça, ce confort, ce n’est pas acceptable, pas suffisant. Que la résignation, pour reprendre la phrase de Balzac, « est un suicide quotidien ». Que l’engagement peut prendre différentes formes : celle de la lutte, bien entendu, mais aussi celle de la pensée. Etre un « spectateur engagé », comme disait Raymond Aron.

« Mais ce que nous dit Palach, ce n’est pas de nous battre, c’est de nous réveiller. »

T’identifies-tu à lui?

Cest difficile à dire. 

 Bien sûr, en suivant Palach, on adopte son regard sur le monde, sur ceux qui lentourent. On est avec lui, on contemple le peuple assoupi, le peuple qui ne se révolte plus, qui après quelques jours de résistance accepte la Normalisation, la présence des armées soviétiques, les accords de Moscou. Mais toute la question du livre est de savoir où je me positionne : avec lui, ou au sein de ce peuple, justement. Suis-je acteur, spectateur, aveugle ? Moi je suis où, là-dedans 

 Et puis il y a, il me semble, cette peur qui suinte dans le livre, la peur de lavenir, la peur pour les proches. Cest autant un livre sur Palach que sur langoisse que lon ressent à lannonce de son sacrifice et du message quil laisse dans les lettres postées avant de simmoler. Du coup, le personnage du livre, cest aussi celui qui suit les traces de Palach et qui, devant latrocité du geste, sidentifie à la mère, au frère, à lamie, cest celui qui craint pour son fils, parce quil sait que ce qua vécu Palach, dautres le vivront aussi. Et les torches humaines sont dailleurs nombreuses après Palach, puisquon a encore eu le cas récent de David Buckel. 

Le suicide est un acte désespéré, l’immolation a toujours été politique, spectaculaire, elle doit faire réagir. France Telecom, David Buckel, pour citer des exemples récents, ont utilisé cette technique pour dénoncer. Leur mort a été politique et choisie. Penses-tu que ce soit un acte de courage et d’espoir, ou plutôt de désespoir ?

A ce sujet, il y  a un essai très intéressant de Michael Biggs, Dying Without Killing : Self-Immolations, 1963–2002, qui liste les auto-immolations par le feu depuis le moine Thích Qung Đc en 1963. Il me semble que l’on distingue bien l’acte de Palach (tout comme celui du polonais Ryszard Siwiec, qui s’immole lors d’un meeting en 1968), tourné vers l’avenir, donc vers l’espoir, de celui bien plus désespéré de Bouazizi, qui dit à sa sœur quelques jours avant « qu’ici le pauvre n’a pas le droit de vivre », qu’il « refuse de vivre comme un rien ». 

Dans les deux cas, cependant, le résultat attendu est un électrochoc entrainant la réaction, la culpabilité de l’autre, qui « provoque chez ceux qui y assistent ou ceux qui en entendent parler un processus horrifique », pour reprendre les mots de l’anthropologue marocaine Rita El Khayat. Il s’agit d’un acte terrifiant, spectaculaire, absolu, et public, surtout. Buckel, qui calcule son geste, poste les lettres, s’immole en plein Central Park, à l’endroit où, pense-t-il, cela aura le plus de sens, me semble plus proche de Palach.

Par contre, effectivement, le sacrifice, que l’on fait pour l’autre, s’oppose totalement au suicide.

Rappelons les mots de Chesterton dans Orthodoxie : « Le martyr est un homme qui tient tellement à une chose en dehors de lui-même qu’il en oublie sa propre vie. Un suicidé est un homme qui se soucie tellement peu de ce qui est en dehors de lui qu’il veut voir la fin de tout. L’un veut que quelque chose commence ; l’autre veut que tout finisse ».

La peur de manifester en France est de plus en plus grande, le fossé entre l’activité comme la passivité de la population est exacerbé. Penses-tu qu’un Jan Palach est ce qu’il nous faudrait ? Penses-tu que le prix d’un fils, d’un frère, d’un ami, est trop élevé pour faire espérer un pays entier ?

Cest un pari dangereux dans la mesure où la plupart des torches sont oubliées.

Lesquelles retient-on aujourdhui ? Palach, Bouazizi, Thích Qung Đc, Jan Zajíc (qui simmole un mois après Palach, sur la même place)… 

 Puis pour Palach, je rappelle que le réveil a eu lieu au bout de vingt ans. 

 Vingt ans pendant lesquels le peuple a refusé son message. Regarde David Buckel. Son sacrifice na traumatisé personne. Le prix qu’il a payé me semble démesuré. Et jai la naïveté de croire quici, en France, nous nen sommes pas encore là. Quil y aura encore des immolations devant Pôle Emploi parce que certains vivent dans une pauvreté et une détresse intolérables. Mais que le jour où le peuple devra se lever face à une invasion, il ny aura pas besoin dun Palach.

Jespère